Téléphone, interrupteur, ordinateur, chauffage : on baigne dans la technique au point de ne plus pouvoir s’en passer. Mais « à grand pouvoir, grandes responsabilités ». La technique est l’une des 17 notions du programme de philosophie de Terminale. Voici le plan de la vidéo d’Alyse : définition, problématique et enjeu, la technique comme condition de notre humanité, la technique comme danger pour l’humanité, et l’approche éthique qui permettrait d’assurer la pérennité de l’espèce.
Ce qu’il faut retenir
- Du grec tekhnê, savoir-faire. Au sens ancien, le savoir-faire d’un métier et les outils qui prolongent le corps ; au sens moderne, l’ensemble des procédés scientifiques actionnant des machines pour s’approprier et transformer la nature, un savoir doté de sa propre rationalité (Bachelard).
- La technique conditionne notre humanité : nécessité de survie (mythe de Prométhée, Platon), essence de l’homme (homo faber, Bergson), libération (Descartes, « comme maîtres et possesseurs de la nature »).
- Elle met l’humanité en danger : arraisonnement qui réduit le monde et l’homme à un « fonds disponible » (Heidegger), aliénation fondée sur l’ignorance (Ellul), surveillance, risques environnementaux. Réponses : un « supplément d’âme » (Bergson), le principe responsabilité (Jonas).
Dans le programme : cette fiche fait partie de notre guide Programme de philosophie de Terminale : les 17 notions, les repères et les auteurs.
I. Définition, problématique et enjeu
La technique vient du grec technikos, qui concerne un art, et de tekhnê, savoir-faire, habileté à faire quelque chose. Au sens ancien, elle correspond au savoir-faire d’un métier ou d’un art et aux outils qui prolongent le corps (arc, marteau, scie) et permettent à l’homme de transformer le monde. Avec le progrès des sciences physiques, elle devient, au sens moderne, l’ensemble des procédés scientifiques qui se substituent à la force musculaire, actionnent des machines et ont pour objet l’appropriation et la transformation de la nature. Selon Bachelard, le microscope devient « le prolongement de l’esprit plutôt que de l’œil » : la technique n’est plus un ensemble de procédés empiriques mais un savoir possédant sa propre rationalité.
N’est-il pas risqué d’engendrer un domaine doté de sa propre logique ? Peut-on mesurer les conséquences de la transformation de la nature ? D’où la problématique : comment ne pas craindre que la technique, au pouvoir exponentiel, se retourne contre l’homme, dont les pouvoirs sont limités et qui risque de ne plus pouvoir la contrôler ? L’enjeu : la pérennité de l’existence humaine sur Terre, et la qualité de cette existence, puisque la technique soigne des maladies et nous nourrit.
II. La technique conditionne notre humanité
La technique s’est d’abord imposée comme une nécessité de survie, comme le raconte le mythe de Prométhée dans le Protagoras de Platon. Chargé de distribuer les qualités aux êtres vivants, Épiméthée donne aux animaux force, rapidité, fourrure, ailes, coquilles… et oublie l’homme, qui reste nu et sans défense. Pour éviter la fin de l’espèce, son frère Prométhée vole à Héphaïstos et Athéna le feu et les arts, et les donne aux hommes. Le plus faible des animaux assure ainsi sa survie et devient plus fort que les autres espèces. Zeus condamnera Prométhée à avoir le foie rongé par un aigle pour l’éternité : la technique est une puissance que les dieux voudraient se réserver.
Elle est aussi l’essence de l’homme : après l’homo erectus et l’homo sapiens, Bergson définit l’homme comme homo faber, celui qui fabrique. Dans L’Évolution créatrice, l’intelligence est « la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication ». Elle est enfin libération : Descartes y voit l’occasion de devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature », un pouvoir semblable à celui d’un dieu sans en être un, avec la médecine comme recherche majeure, la santé étant le premier des biens. Mais certains scientifiques ont mis en garde contre ce développement.
III. La technique met en danger l’humanité
Pour Heidegger, la technique est un dévoilement : elle fait passer le projet à la réalité. Mais la technique moderne est aussi une provocation, qui défie la nature et ses lois (accumuler de l’énergie dans une lampe pour éclairer la nuit), et un arraisonnement, par lequel la raison transforme la réalité. Le danger est double : l’homme risque de s’enfermer dans ce seul mode de dévoilement et de ne plus voir le monde que comme un stock d’énergie à exploiter, alors que l’art ou la religion célèbrent la nature au lieu de l’exploiter ; et il risque de se considérer lui-même comme « fonds disponible » : « l’homme suit son chemin à l’extrême bord du précipice » (La Question de la technique).
La technique moderne est aussi une aliénation : selon Jacques Ellul, elle « utilise ce que la masse des hommes ne connaît pas. Elle repose même sur l’ignorance des hommes » ; nous utilisons smartphones et box sans savoir comment ils fonctionnent, et les outils intuitifs nous dispensent de mobiliser nos neurones. Elle fragilise la sphère privée (puces, mouchards, numérisation des données), avec des usages qui peuvent se justifier dans une enquête mais inquiètent entre des mains mal intentionnées. Elle présente enfin des dangers pour l’environnement : Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011) ont montré les risques du nucléaire, au point que certains pays ont décidé de s’en passer, et l’air de certaines villes est devenu irrespirable. Un monde où l’on ne peut plus respirer signifie la fin de l’espèce : chercher des solutions est légitime.
IV. Une approche éthique de la technique
Pour Bergson, dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, la mécanique a « par un accident d’aiguillage emprunté une voie dont l’issue était le bien-être exagéré et le luxe pour certains, et non la libération de tous ». Outils et machines ont donné à notre corps une puissance disproportionnée : « l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger ». Il faut donc un supplément d’âme, de nouvelles réserves d’énergie morale : « la mécanique exigerait une mystique ».
Hans Jonas réclame de même une éthique pour « le Prométhée définitivement déchaîné », qui « par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui ». La technique pouvant altérer notre humanité et notre environnement dans des proportions dramatiques, il réactualise l’impératif catégorique de Kant : « agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre ». Conclusion de la vidéo : née de la vulnérabilité de l’homme, la technique lui a donné une force incommensurable, devenue partie de son essence ; mais cette puissance l’a vite dépassé, et la pensée, l’âme et une approche éthique s’imposent pour n’en garder que les avantages. La fiche de la notion et le quiz sont dans l’application.
Les notions voisines
La technique dialogue avec la nature (Descartes, Jonas), le travail (homo faber) et la science (Bachelard).
▶ La Nature – Bac de Philosophie
▶ Le Travail – Notion au programme du bac de philosophie
▶ La Science – Notion en PhilosophieQuestions fréquentes
Que raconte le mythe de Prométhée ?
Dans le Protagoras de Platon, Épiméthée distribue les qualités aux animaux et oublie l’homme, nu et sans défense ; Prométhée vole alors le feu et les arts aux dieux pour les donner aux hommes. Le mythe fait de la technique la compensation de la faiblesse naturelle de l’homme.
Que signifie homo faber chez Bergson ?
Que l’homme se définit moins par le savoir (homo sapiens) que par la fabrication d’outils, et en particulier d’outils à faire des outils. L’intelligence humaine est d’abord une intelligence technique.
Qu’est-ce que l’arraisonnement chez Heidegger ?
Le mode de dévoilement propre à la technique moderne, qui somme la nature de livrer son énergie et la réduit à un fonds disponible. Le danger est que l’homme finisse par se traiter lui-même comme une ressource.
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