« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », disait Héraclite. Il suffit de compter les films et les romans qui traitent du temps pour mesurer à quel point il nous obsède. Le temps est l’une des 17 notions du programme de philosophie de Terminale, intrinsèquement liée à l’existence. Voici le plan de la vidéo d’Alyse : définition, problématique et enjeu, le temps aliène l’homme, la tentation d’échapper au temps, et le dépassement de soi par un bon usage du temps.
Ce qu’il faut retenir
- Du latin tempus, moment, époque. Le temps est un changement continuel (« image mobile de l’éternité », Platon), orienté vers le futur et irréversible (la flèche du temps).
- Trois conceptions : objective et mesurable, indissociable de l’espace (Aristote, « nombre du mouvement selon l’avant et l’après ») ; psychologique, la durée vécue (Bergson) ; condition de toute représentation (Kant).
- Marque de notre finitude, le temps aliène (Épicure, Hartmut Rosa) et l’on cherche à lui échapper par le divertissement (Pascal), le ressouvenir (Platon) ou l’oubli (Nietzsche). Mais il est aussi l’occasion de se dépasser : la révolte (Camus), la liberté face au passé (Sartre), l’éternel retour (Nietzsche).
Dans le programme : cette fiche fait partie de notre guide Programme de philosophie de Terminale : les 17 notions, les repères et les auteurs.
I. Définition, problématique et enjeu
Du latin tempus (moment, époque), le temps suppose d’être divisé en moments, en instants. Traditionnellement perçu comme un milieu indéfini et homogène dans lequel se déroulent les événements, il est un mouvement continuel, ce qui conduit Platon à le définir comme « une image mobile de l’éternité ». Il est orienté vers le futur, le présent devenant passé, et irréversible : on ne revient pas en arrière, hormis dans les films et leurs flash-backs. D’où la formule d’Héraclite sur le fleuve dont l’eau n’est jamais la même.
La philosophie le conçoit de trois façons. Une définition objective, extérieure, indissociable de l’espace et mesurable sur le cadran de l’horloge : pour Aristote, le temps est « le nombre du mouvement selon l’avant et l’après », on le mesure en observant le changement entre deux instants. Une définition intérieure et psychologique : pour Bergson, le temps véritable est la durée, dont l’appréhension dépend de mon état intérieur (cinq minutes d’un cours soporifique et cinq minutes dans les bras de l’être aimé ne durent pas pareil). Et la proposition de Kant, où les deux se retrouvent : le temps est une représentation nécessaire, une condition au sein de laquelle tout phénomène peut apparaître. D’où la problématique : comment définir le temps, ce qui implique de le saisir et de le figer, alors qu’il est insaisissable et irréversible ? Et l’enjeu : échapper à un rapport au temps angoissant pour entretenir avec lui un lien serein et libérateur.
II. Le temps aliène l’homme
Le temps est d’abord la marque de la finitude de l’homme, concept qui désigne deux limites indissociables : sa connaissance est limitée (il n’est pas omniscient, il ne peut démontrer ce qui l’attend après la mort) et son existence suppose sa fin (il est mortel). Or, remarque Épicure dans la Lettre à Ménécée, le constat que nous allons mourir engendre le désir d’immortalité, désir ni naturel ni nécessaire, « vide », né « d’opinions vides », impossible à combler et source de grande souffrance, à éviter absolument pour atteindre l’ataraxie.
Deux millénaires plus tard, le temps reste source de souffrance. Pour Hartmut Rosa, la vie moderne est en constante accélération : jamais les moyens de gagner du temps n’ont été si nombreux, jamais l’impression d’en manquer n’a été si répandue. Cette accélération aliène l’homme et l’empêche d’entretenir un rapport serein au temps, à l’espace, aux choses, à soi et aux autres : constamment sous pression, les individus font face au monde sans pouvoir l’habiter. L’épuisement professionnel en est une expression, symptôme, comme le désir d’immortalité, de l’angoisse générée par la fuite du temps. D’où les nombreux stratagèmes pour s’en libérer.
III. La tentation d’échapper au temps
Le premier est le divertissement. Pour Pascal, c’est « le malheur naturel de notre condition faible et mortelle » qui fait qu’« on ne peut demeurer chez soi avec plaisir » : même un roi privé de divertissements serait le plus malheureux des hommes. Le jeu, la guerre, les grands emplois sont recherchés non pour ce qu’ils procurent, mais parce qu’ils nous détournent (divertere) de notre condition de mortels ; c’est pourquoi « les hommes aiment tant le bruit et le remuement » et que la solitude leur paraît incompréhensible.
La mémoire et l’oubli sont d’autres moyens de reprendre la main. Chez Platon, la théorie de la réminiscence suppose que notre âme a fréquenté les vérités dans le monde des Idées avant de s’incarner et de les oublier : philosopher, c’est se ressouvenir de ces vérités pour mieux percevoir un monde sensible peuplé d’opinions et d’erreurs. À l’inverse, Nietzsche fait de l’oubli la condition de l’action et du bonheur : « il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est impossible de vivre sans oubli » ; un degré de clairvoyance continue finit par détruire le vivant, « qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation ». Mais n’existe-t-il pas une façon d’utiliser le temps à bon escient ?
IV. Se dépasser par un bon usage du temps
Pour les existentialistes athées, la vie est absurde : néant avant, néant après, sans récompense à espérer. Mais puisqu’elle n’a pas de sens en soi, nous devons lui en donner un. Camus tire de l’absurde « trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion » : la révolte est le choix de se dépasser, avec passion et librement, dans une existence que l’on sait absurde. Pour Sartre, exister (ex-sistere, sortir de soi) suppose qu’aucune continuité ne m’enchaîne au passé : « c’est le futur qui décide si le passé est vivant ou mort ». Si je reste marié, c’est que je choisis de faire exister un choix passé ; seule la mort fige à jamais mon essence, comme les personnages de Huis clos observant, impuissants, les jugements des vivants.
L’ambition peut même viser l’éternité : avec l’éternel retour, emprunté aux Anciens, Nietzsche lance un défi. « Et si, un jour ou une nuit, un démon se glissait dans ta plus solitaire solitude et te disait : cette vie, telle que tu la vis et l’as vécue, il te faudra la vivre encore une fois et d’innombrables fois » (Le Gai Savoir). Maudirait-on le démon, ou y verrait-on l’occasion de revivre des expériences incroyables ? Seul le surhomme peut dire oui à la vie, joies et souffrances comprises, et donner à l’existence la densité qu’elle mérite. Conclusion de la vidéo : si le temps est la marque de ma finitude, la conscience que j’en ai est l’occasion de reprendre le contrôle. La fiche de la notion et le quiz sont dans l’application.
Les notions voisines
Le temps dialogue avec le bonheur (Épicure, Pascal), la liberté (Sartre, Camus) et la conscience (Bergson).
▶ Le Bonheur – Notion au programme du bac de philosophie
▶ La Liberté – Notion au programme du bac de philosophie
▶ La Conscience – Notion au programme du bac de philosophieQuestions fréquentes
Quelle différence entre le temps et la durée chez Bergson ?
Le temps de l’horloge est spatialisé, homogène, mesurable ; la durée est le temps vécu par la conscience, hétérogène et qualitatif, qui se dilate ou se contracte selon nos états intérieurs. Pour Bergson, seule la durée est le temps réel.
Qu’est-ce que le divertissement chez Pascal ?
Tout ce qui nous détourne (divertere) de la pensée de notre condition mortelle et misérable : le jeu, la conversation, la guerre, les charges. Nous les recherchons non pour eux-mêmes mais pour ne pas rester seuls face à nous-mêmes.
Qu’est-ce que l’éternel retour chez Nietzsche ?
Une expérience de pensée : et si tu devais revivre ta vie à l’identique, d’innombrables fois ? Elle sert de test : seul celui qui dit oui à la vie tout entière, joies et souffrances, en sort grandi. C’est une invitation à vivre chaque instant de façon à vouloir son retour.
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