Philosophie Terminale

La nature en philosophie : la suivre, la maîtriser ou collaborer avec elle ? (bac de philo)

Vivre selon la nature comme les Anciens, s’en rendre « maîtres et possesseurs » comme Descartes, ou collaborer avec elle face à la crise écologique ? Sénèque, Épicure, Rousseau, Kant, Arendt, Jonas : la notion de nature expliquée pour le bac de philosophie, avec la vidéo d’Alyse pour La Boîte à Bac.

Programme officiel
  1. notion 10 La nature
Par · · 13 min de lecture

A-t-on raison d’épuiser les ressources de la nature, ou doit-on vivre selon son modèle ? Faut-il s’alarmer, ou considérer que tout est à réinventer ? La nature est l’une des 17 notions du programme de philosophie de Terminale, et l’une des plus actuelles. Voici le plan de la vidéo d’Alyse : définition, problématique et enjeu, vivre selon la nature comme clef du bonheur, maîtriser la nature comme gage de progrès, et collaborer avec la nature au service de la vie.

▶ La Nature – Bac de Philosophie — La Boîte à Bac

Ce qu’il faut retenir

  • Du latin natura : l’action de faire naître, l’état naturel d’une chose, l’ordre des choses. Au sens courant : l’ordre inscrit dans l’univers, le milieu naturel non transformé, ou ce qui est inné chez l’individu. La notion s’éclaire par opposition à la culture (l’acquis, le transformé, l’artificiel).
  • Trois rapports à la nature : la prendre pour guide (stoïciens, Épicure, Diogène, Rousseau), la maîtriser (Descartes, Kant : la nature n’a qu’une valeur relative), collaborer avec elle (Jonas, Habermas, Arendt).
  • Problématique : n’est-il pas risqué d’instrumentaliser la nature alors que, premier principe créateur de vie, elle conditionne notre existence ? Enjeu : la survie de l’espèce et la limitation des inégalités.

Dans le programme : cette fiche fait partie de notre guide Programme de philosophie de Terminale : les 17 notions, les repères et les auteurs.

I. Définition, problématique et enjeu

a) Désacraliser la nature pour mieux faire avec

Dans l’Antiquité, l’idée émerge que la nature est un monde matériel régi par des lois plutôt que le résultat du caprice des dieux, ce qui n’était pas évident à l’époque. Aristote considérait que la nature était régulée par des lois, notamment celles du mouvement, de la naissance et de la mort. Lucrèce, quant à lui, estimait que la nature ne pouvait être l’œuvre de Dieu car elle était imparfaite. Ainsi, il était important de la désacraliser afin de comprendre ses principes et sa signification, de déterminer la place de l’Homme dans ce système et ce à quoi il pouvait aspirer. Les penseurs antiques ont compris que l’Homme n’était qu’un élément au service de la nature et ont choisi de s’adapter à ce qu’elle rendait possible.

Les penseurs antiques prenaient la nature pour modèle. Pour les stoïciens, qui prônaient une « vie simple » et naturelle, vivre en harmonie avec la nature et soi-même était la clé du bien-être. Ils recommandaient de maîtriser les passions, de limiter les désirs et de se défaire des illusions. De même, les Épicuriens considéraient que le bonheur résidait dans la satisfaction des besoins naturels et nécessaires tels que boire, manger, dormir et se reproduire. Bien que cela ne soit pas synonyme d’abondance, Epicure recommandait de s’offrir de temps en temps un plaisir naturel mais non nécessaire, comme boire un verre de bon vin.

Les philosophes antiques pensaient que limiter son comportement à des choses naturelles était la clé de l’ataraxie, une sérénité associée au bonheur. Pour eux, le retour à l’état naturel était donc un choix rationnel et empreint de sagesse. C’est cette même raison qui a conduit certains philosophes à prôner la réconciliation avec notre part animale.

Au IVe siècle avant JC, Diogène le cynique, un philosophe grec, conclut que pour être heureux, il faut vivre comme un chien, après avoir observé une souris courir sans se soucier de son dénuement. Il abandonna tout ce qu’il avait, acheta un manteau pour dormir, une besace pour y mettre sa nourriture et décida de tout faire, absolument tout, en public. Ainsi, les philosophes ne sont pas toujours tristes comme on le raconte.

Quant à Derrida, il regrette le logocentrisme de la philosophie moderne occidentale, qui considère que sa façon d’utiliser le langage doit être la norme. Selon lui, l’animal est exploité par l’humain, réduit à ce que l’humain n’est pas et ne veut pas être. C’est regrettable, car en plus de faire souffrir les animaux, la frontière qui sépare les Hommes des animaux est plus mince qu’il n’y paraît. Pour le philosophe, tous les êtres vivants devraient être reliés. Cette reconsidération de l’animalité va de pair avec ceux qui revendiquent la nécessité de vivre selon la nature.

d) Droit et devoir de vivre selon la nature

Dans l’histoire de la philosophie, Descartes considérait les animaux comme de simples machines dénuées de conscience. Cependant, Rousseau, considéré par certains comme le père de l’écologie moderne, détecte en l’animal une “machine ingénieuse et place la nature au centre des activités humaines. Autrement dit, la nature doit jouer un rôle primordial dans l’éducation, les relations amoureuses ou encore la recherche de la vérité.
Le mouvement écologiste, quant à lui, s’est construit sur la défense du milieu de vie en tant que déterminant de la qualité de la vie. L’un de ses fondateurs, André Gorz, a axé son engagement politique à partir de la critique du modèle de consommation excessive des sociétés contemporaines. Le premier candidat écologiste à se présenter à l’élection présidentielle de 1974, René Dumont, a appelé à une civilisation “de l’arbre et du jardin”, dans laquelle les paysans joueraient un rôle fondamental.

Cependant, si l’idée de vivre selon la nature est séduisante et semble être le gage d’une certaine harmonie, on peut se demander si elle ne possède pas certaines limites.

Si on la pousse à l’extrême, n’est-il pas dangereux de croire que notre nature est déterminée par des lois ? En effet :
– Les femmes ont-elles vraiment plus l’instinct maternel que les hommes ou cette idée n’est-elle qu’une construction sociale des sociétés patriarcales ?
– Ou encore, a-t-on vraiment envie de revenir à l’état de l’enfant sauvage ?

Il semblerait que ce ne soit pas le cas des philosophes modernes et contemporains…

II. Vivre selon la nature est la clef du bonheur

Dans l’optique de Descartes, la philosophie spéculative doit laisser place à une philosophie pratique, à même d’être utile à l’Homme. Selon lui, grâce aux avancées de la science, l’Homme est le seul être capable de connaître la nature et se doit de la maîtriser, malgré sa création divine mais désordonnée.

Cette foi croissante en l’Homme et son potentiel s’intensifie au siècle suivant avec la conception finaliste proposée par Kant. Selon cette conception, la nature n’existe que pour permettre l’avènement de l’Homme.

Si Descartes avait des réserves quant au potentiel de l’Homme, Kant n’hésite pas à lui accorder une totale légitimité sur la nature, considérant que cette dernière, dépourvue de raison, ne possède qu’une valeur relative. Pour Kant, la raison est un principe supérieur et la nature n’est qu’un moyen, tandis que l’Homme raisonnable est une fin en soi. En d’autres termes, l’Homme est un sujet, tandis que la nature est un objet. Cependant, en délimitant ce qui est important pour l’Homme et ce qui sert une fin extérieure, Kant a également contribué à déterminer ce qui est objet de respect – l’Homme – et ce qui ne l’est pas – la nature. Cette absence de mesure n’est pas sans conséquence.

c) L’essor de la technique et des sciences a conduit à la perte de contrôle

À l’époque moderne, la science et la technique devaient permettre à l’Homme de maîtriser et de posséder la nature. Cependant, dans notre époque actuelle, appelée « anthropocène », les êtres humains sont devenus la force principale qui transforme la Terre. Cette puissance excessive a conduit à une perte de contrôle, selon Hannah Arendt, car l’Homme n’a plus la capacité de percevoir les conséquences de ses actions sur la nature.

Par exemple, si les inventeurs du plastique avaient su que chaque année, huit millions de tonnes de plastique finiraient dans les océans, ce qui crée un septième continent de plastique, ils auraient peut-être agi différemment.

Ainsi, René Girard évoque le « rendez-vous planétaire de l’Homme avec sa propre violence », et la crise écologique semble nous inviter à redéfinir la nature comme un bien précieux qu’il faut protéger.

Il est donc temps de trouver une solution en collaborant avec la nature pour préserver la vie.

III. Maîtriser la nature est gage de progrès

a) L’économie capitaliste : une conséquence autodestructrice de la nature humaine

Si Hobbes, en paraphrasant Plaute, a considéré que la nature humaine était d’être « un loup pour l’Homme », c’est-à-dire égoïste, cupide, assoiffé d’accumulation, il est compréhensible que le capitalisme et la société de consommation, qui se concentrent sur la croissance et le profit, soient des choix économiques logiques. Cependant, cela pose des problèmes, car selon Hannah Arendt, la condition pour maintenir l’économie capitaliste est « de ne laisser intervenir ni durabilité, ni stabilité », et son maintien « n’est possible que si l’Homme sacrifie son monde et son appartenance au monde ».

Le point de vue pessimiste selon lequel l’Homme est égoïste et destructeur de la nature, peut être contredit par celui de Rousseau qui affirme que l’Homme est naturellement bon, et que ce sont les structures sociales de la propriété et du marché qui ont corrompu l’Homme. En adoptant cette perspective, il est possible d’espérer préserver la nature, ou du moins de cesser de l’exploiter. Au contraire de Kant, il s’agit de considérer la nature comme un sujet, un alter ego avec lequel il faut collaborer pour la vie et la durabilité de l’espèce. Bien que l’Histoire montre des exemples d’altruisme et de solidarité, il est important que cette réorientation ne reste pas théorique, mais qu’elle se concrétise dans des actions politiques.

Certains penseurs « verts » envisagent des scénarios sans État inspirés par une pensée libertaire, mais Habermas cherche quant à lui à réconcilier l’écologie et la démocratie, tout en luttant contre les dérives autoritaires de la pensée écologique.

Pour ceux qui prônent le développement durable, il est primordial d’articuler l’économie et la préservation de l’environnement. Ainsi, Hans Jonas insiste sur la nécessité de limiter nos actions transformantes par respect pour la nature, en se basant sur le principe de responsabilité.

e) La nécessité de séparer le pouvoir politique et économique

Selon Arendt, la garantie du respect de nos valeurs humanistes et de la perpétuation de notre existence passe par la « séparation entre le pouvoir de l’État et le pouvoir économique ».

f) L’importance de l’initiative individuelle

Jonathan Safran Foer, l’auteur de Faut-il manger les animaux ? et de L’avenir de la planète commence dans notre assiette, milite contre l’élevage intensif, qu’il considère en grande partie responsable de la crise climatique. Il préconise de « moins utiliser l’avion, vivre sans voiture, avoir moins d’enfants et réduire notre consommation de produits d’origine animale ».

Il est évident que la notion de nature est essentielle et centrale dans nos problématiques actuelles. Réfléchir à cette notion peut conduire au catastrophisme, à l’autoritarisme, à la technophobie ou encore à l’antiscience. Cependant, il est utile de rappeler que nous vivons une époque passionnante où tout doit être repensé, à commencer par la politique et nos comportements quotidiens. Le danger aujourd’hui est que, emportés par un processus qui nous dépasse, nous abandonnions notre espace d’action. Dans ce contexte, la philosophie a un rôle à jouer. Nous comptons sur vous pour réinventer le monde futur !

IV. Collaborer avec la nature au service de la vie

Si la nature humaine est d’être « un loup pour l’homme » (Hobbes), égoïste et assoiffé d’accumulation, on comprend le choix du capitalisme et de la société de consommation, axés sur la croissance et le profit ; mais pour Arendt, leur maintien exige « de ne laisser intervenir ni durabilité, ni stabilité », et n’est possible « que si l’homme sacrifie son monde ». À ce pessimisme, on peut objecter Rousseau : l’homme est naturellement bon, c’est la société qui l’a corrompu. Il devient alors possible de cesser d’instrumentaliser la nature et, à l’inverse de Kant, de la considérer comme un sujet, un alter ego avec lequel collaborer, à condition que cette réorientation s’incarne politiquement.

La vidéo passe en revue les pistes : concilier écologie et démocratie (Habermas, contre les scénarios sans État comme contre les dérives autoritaires) ; le développement durable et le principe de responsabilité de Hans Jonas, qui limite nos actions transformatrices par respect pour la nature ; la séparation du pouvoir politique et du pouvoir économique (Arendt) ; le changement dans la sphère privée (Jonathan Safran Foer et l’élevage intensif). Conclusion : réfléchir sur la nature peut conduire au catastrophisme ou à la technophobie, mais nous vivons une époque passionnante où tout est à réinventer, à commencer par la politique et nos comportements quotidiens. Le danger serait de baisser les bras. La fiche de la notion et le quiz sont dans l’application.

Les notions voisines

La nature dialogue avec la technique (Descartes, Jonas), le bonheur (stoïciens, Épicure) et la liberté (Sartre).

Questions fréquentes

Quelle différence entre nature et culture ?

La nature désigne l’inné, le non transformé, ce qui relève du donné biologique ; la culture désigne l’acquis, le transformé, l’ensemble des créations techniques, sociales et spirituelles. Pour Lévi-Strauss, la frontière est mince : l’homme devient homme par la culture.

Que veut dire Descartes par « maîtres et possesseurs de la nature » ?

Dans le Discours de la méthode, il annonce qu’une physique fondée sur la science peut nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », c’est-à-dire capables d’en comprendre les lois pour l’utiliser au service de la santé et du bien-être humains.

Qu’est-ce que le principe de responsabilité de Hans Jonas ?

Un impératif formulé face à la puissance de la technique moderne : agir de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. Il fonde une éthique tournée vers les générations futures.

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Alyse Gaultier

Alyse Gaultier est doctorante en philosophie, professeure particulière de philosophie et de français, écrivaine et comédienne. Philosophe de l’art de formation, elle a accompagné des milliers d’élèves, de la Première au doctorat, en cours collectifs et individuels, et a animé des cafés philo. Elle fait partie du département philosophie de La Boîte à Bac depuis 2021 : elle écrit et présente les vidéos des 17 notions du programme de Terminale et les stages de révision du bac. Sa pédagogie s’appuie sur le contact direct avec les textes et sur le programme officiel, avec l’ambition de rendre la philosophie accessible, concrète et utile pour diriger sa vie. Elle est aussi l’autrice de plusieurs livres, notamment aux éditions Flammarion (collection L’ABCdaire), et a participé à de nombreux projets de théâtre et de cinéma.

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