Philosophie Terminale

L’art en philosophie : inutile ou essentiel à la société ? (bac de philo)

Savoir-faire, imitation, beauté… puis un urinoir signé Duchamp : que reste-t-il de la définition de l’art ? Kant, Platon, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Bergson, Arendt : la notion d’art expliquée pour le bac de philosophie, avec la vidéo d’Alyse pour La Boîte à Bac.

Programme officiel
  1. notion 1 L'art
Par · · 8 min de lecture

Un dessin d’enfant au mur : « c’est moche », « c’est un chef-d’œuvre ». Les goûts et les couleurs… mais tout le monde s’accorde à trouver la Joconde belle. L’art est l’une des 17 notions du programme de philosophie de Terminale, et l’une des plus difficiles à définir. Voici le plan de la vidéo d’Alyse : définition, problématique et enjeu, l’art comme royaume du non-sens, l’art essentiel à la société, et l’art révélateur de l’invisible.

▶ L’Art – Notion au programme du bac de philosophie — La Boîte à Bac

Ce qu’il faut retenir

  • Du latin ars (savoir-faire) et du grec tekhnê (technique), l’art désigne d’abord un ensemble de techniques, puis, à partir du XVIIIe siècle, les Beaux-Arts, qui visent le Beau, de façon désintéressée et par imitation. L’art moderne (Duchamp, Manzoni, Picasso) contredit chacun de ces critères : l’art devient affaire d’idées.
  • Contre l’art : inutile, désintéressé et injustifiable (Kant, Alain), imitation mensongère dangereuse pour la cité (Platon), chose du passé (Hegel).
  • Pour l’art : le Beau est universel alors que le goût est subjectif (Kant), l’art crée de la cohésion (Bourdieu), apaise les souffrances (Schopenhauer), fait réfléchir sur la société, accroît nos vies (Nietzsche) et rend visible l’invisible (Bergson, Klee).

Dans le programme : cette fiche fait partie de notre guide Programme de philosophie de Terminale : les 17 notions, les repères et les auteurs.

I. Définition, problématique, enjeu

Le mot vient du latin ars, artis (habileté, métier, savoir-faire) et renvoie au grec tekhnê (technique) : l’art a longtemps désigné un ensemble de techniques. Mais cette définition ne suffit pas, sinon la cuisine ou la mécanique seraient de l’art. À partir du XVIIIe siècle, il devient synonyme de Beaux-Arts (architecture, sculpture, peinture, musique, danse, poésie), qui visent le Beau et uniquement le Beau : un art désintéressé, sans utilité, et qui procède par imitation, l’artiste saisissant la beauté du monde dans son œuvre.

La création moderne fait voler cette définition en éclats. L’urinoir de Duchamp (le ready-made) montre que l’art n’est pas affaire de savoir-faire : c’est l’exposition et le détournement de l’objet qui en font une œuvre. La Merde d’artiste de Piero Manzoni n’est pas affaire de Beau. Et les visages des Demoiselles d’Avignon de Picasso n’imitent personne. À partir du XXe siècle, l’art serait plutôt affaire d’idées (cubisme, art conceptuel, art engagé). D’où la problématique : comment le propos de l’art pourrait-il se réduire à sa diversité apparente et contradictoire, alors qu’il flamboie dans nos sociétés depuis la préhistoire ? Et l’enjeu : montrer que l’art, loin d’être inessentiel, est animé par une quête de vérité au-delà de l’apparent.

II. L’art, royaume du non-sens

L’art est d’abord inutile : contrairement à l’outil, qui prolonge la main de l’homme, il ne sert à rien. Il est aussi désintéressé : pour Kant, je contemple une œuvre pour le seul plaisir de la contempler, non pour la posséder. Et il est injustifiable : « le beau est ce qui plaît universellement sans concept », sans que je puisse me représenter clairement ce qu’est le beau. La création elle-même dépasse l’entendement : Alain soutient dans le Système des Beaux-Arts que, contrairement à l’artisan, l’artiste ne sait pas ce qu’il est en train de créer.

Pour Platon, l’art n’est qu’une pâle copie du monde sensible, lui-même piètre copie du monde des Idées ; pire, il est mensonger : les raisins de Zeuxis trompaient les oiseaux, le rideau peint de Parrhasios trompa Zeuxis lui-même. Induisant les hommes en erreur, les artistes sont bannis de la cité idéale de La République. Hegel, enfin, projette la fin de l’art : « l’art est pour nous, suivant le côté de sa plus haute destination, quelque chose du passé », qui ne satisfait plus nos besoins spirituels. Mais vivre dans une société sans art, n’est-ce pas ce que font les dictatures ?

III. L’art est essentiel à la société

Le Beau répond à des règles, au moins jusqu’à l’art moderne : la perspective théorisée à la Renaissance, le nombre d’or. Et une œuvre se reconnaît à des critères : reconnue par les experts, présentée dans un lieu artistique, signée, reconnue par le public. Surtout, pour Kant, le Beau est universel, à la différence du goût, subjectif : je peux difficilement contester que la Joconde est belle (jugement universel), mais je peux affirmer qu’elle ne me plaît pas (mon goût).

L’art est ensuite vecteur de cohésion sociale : longtemps religieux (tragédies, cathédrales), il rassemble autour de croyances communes, même si, selon Bourdieu, le goût artistique traduit une appartenance sociale et l’éducation reçue. Il apaise les souffrances : pour Schopenhauer, il soulage la douleur du vouloir-vivre, force désirante insatiable. Il est un espace de réflexion : Banksy dénonce la guerre et le pouvoir de l’argent, Molière et La Bruyère les travers des hommes, La Fontaine le roi sous le masque des animaux ; « l’art est un mensonge qui nous fait comprendre la vérité », disait Picasso. Ce n’est pas un hasard si les dictatures emprisonnent les artistes.

Plus joyeusement, l’art accroît nos vies : pour Nietzsche, seul l’art peut donner du sens à une existence qui n’en a plus depuis la mort de Dieu ; le beau est créé par le surhomme, esprit libre créateur de valeurs, et il y a urgence à abolir les frontières entre l’homme et l’artiste. C’est aussi le programme de l’art total défini par Wagner et repris par l’Art nouveau, qui fait des rampes d’escalier et des lampes de véritables œuvres. La vidéo illustre chaque point avec des œuvres à l’écran.

IV. L’art, révélateur de l’invisible

Longtemps liée à la religion, la peinture occidentale transmet la parole divine aux analphabètes du Moyen Âge, et Hegel voit en l’art l’expression de Dieu dans notre monde, dépassée non par la disparition de l’art mais par la naissance d’une philosophie de l’art. Pour Nietzsche, seul l’art révèle la vérité cachée par les censures de la conscience, la vie dans sa dimension à la fois cruelle et sublime, là où le concept édulcore. Bergson compare l’artiste à un révélateur photographique : « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible », dira Paul Klee.

Les artistes contemporains poursuivent cette quête : le nano-art fait voyager à l’échelle des atomes et interroge les nanoparticules ; le bio-art expérimente de nouvelles formes d’existence (le cactus à ADN humain de Laura Cinti, le lapin fluorescent d’Eduardo Kac) et l’artiste, libre d’expérimenter sans censure, devient un visionnaire du futur. Enfin, depuis Lascaux, l’art est une porte d’accès à l’éternité : pour Hannah Arendt, l’œuvre d’art se distingue de l’objet d’usage par « une immortalité potentielle ». Conclusion de la vidéo : luxe artificiel incapable de satisfaire nos besoins vitaux, l’art est pourtant essentiel à notre humanité, elle-même joyeux dépassement de notre nature première. La fiche de la notion et le quiz sont dans l’application.

Les notions voisines

L’art dialogue avec la technique (ars et tekhnê), la vérité (Platon, Nietzsche) et l’inconscient (sublimation, surréalisme).

Questions fréquentes

Pourquoi Platon condamne-t-il l’art ?

Parce que l’œuvre imite le monde sensible, lui-même copie du monde des Idées : l’art est une copie de copie, qui éloigne de la vérité et trompe les hommes. Platon bannit donc les poètes et les peintres de sa cité idéale.

Quelle différence entre le beau et l’agréable chez Kant ?

L’agréable relève du goût, subjectif (« cela me plaît »). Le beau est un jugement désintéressé, sans concept, qui prétend à l’universalité (« c’est beau », et j’attends que chacun en convienne).

Qu’est-ce qu’un ready-made ?

Un objet manufacturé ordinaire (l’urinoir de Duchamp, 1917) choisi et exposé par l’artiste comme œuvre d’art. Il montre que l’art tient au geste et à l’idée plus qu’au savoir-faire.

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Alyse Gaultier

Alyse Gaultier est doctorante en philosophie, professeure particulière de philosophie et de français, écrivaine et comédienne. Philosophe de l’art de formation, elle a accompagné des milliers d’élèves, de la Première au doctorat, en cours collectifs et individuels, et a animé des cafés philo. Elle fait partie du département philosophie de La Boîte à Bac depuis 2021 : elle écrit et présente les vidéos des 17 notions du programme de Terminale et les stages de révision du bac. Sa pédagogie s’appuie sur le contact direct avec les textes et sur le programme officiel, avec l’ambition de rendre la philosophie accessible, concrète et utile pour diriger sa vie. Elle est aussi l’autrice de plusieurs livres, notamment aux éditions Flammarion (collection L’ABCdaire), et a participé à de nombreux projets de théâtre et de cinéma.

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