La balance, le bandeau, le glaive : trois objets trouvés dans un grenier suffisent à raconter ce qu’est la justice. La justice est l’une des 17 notions du programme de philosophie de Terminale, présente au bac comme dans nos existences. Voici le fil de la vidéo d’Alyse : les symboles et les définitions, ce qu’est une loi juste, pourquoi il faut parfois désobéir à la loi, et en quoi le sentiment de justice fait progresser la justice institutionnelle.
Ce qu’il faut retenir
- La balance dit qu’il faut peser les arguments, le bandeau que le juge doit être impartial (« la justice est aveugle »), le glaive que la justice a besoin de la force pour s’appliquer.
- Deux définitions : la justice comme sentiment, valeur, idéal moral (Antigone) et la justice comme institution, pouvoir judiciaire qui fait respecter le droit positif (Créon). Problème : comment une institution dont les lois évoluent pourrait-elle ne pas entrer en conflit avec un sentiment qui, lui, serait universel ?
- Repères : légal / légitime, droit positif / droit naturel, les trois justices d’Aristote (commutative, distributive, corrective), la désobéissance civile (Thoreau, Gandhi, Luther King), la perfectibilité de la justice (Kant, Hegel).
Dans le programme : cette fiche fait partie de notre guide Programme de philosophie de Terminale : les 17 notions, les repères et les auteurs.
I. Les symboles, les définitions, le problème
a) Une loi inscrite dans un code civil, pénal, etc. est considérée juste parce qu’elle est une loi. Elle n’est pas discutable, car elle provient du souverain. Pascal affirme avec ironie que « la justice est ce qui est établi et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées puisqu’elles sont établies » (Pensées, 645-312). Le juge se doit donc de respecter le droit, car ce principe est essentiel à la société.
Il est difficile d’imaginer une société où chacun n’obéit qu’aux lois qu’il approuve…
b) Une loi est aussi considérée juste lorsqu’elle prend en compte l’égalité. La Déclaration des droits de l’Homme stipule que toute distinction qui n’est pas fondée sur l’utilité commune est interdite. Homme, femme, riche ou pauvre, tous devraient avoir les mêmes droits, y compris le droit de vote et la possibilité de prétendre aux plus hautes fonctions.
Aristote identifie trois formes de justice:
Bien que le mérite d’Aristote soit d’avoir fondé la justice sur l’égalité et d’avoir souligné l’importance du mérite et des inégalités sociales, une justice encore plus juste pourrait tenir compte des intentions lors d’un délit.
c) Il est important que la loi ne contredise pas la morale. Idéalement, le droit positif, établi au sein de la société, devrait refléter le droit naturel, celui que la raison reconnaît comme moralement fondé. Montesquieu préconise également cette idée dans L’Esprit des lois. Pour lui, le droit positif doit être l’application du droit naturel, c’est-à-dire de principes rationnels et universels, adaptés aux singularités de chaque pays.
d) Pour certains, une loi est juste si elle garantit la sécurité. Freud voit dans cette recherche de sécurité un parallèle avec la recherche de protection du père par un petit enfant en situation de détresse. Pour Hobbes, c’est ce désir de sécurité qui pousse les Hommes à entrer en société. Pour l’auteur du Léviathan, l’individu accepte de se soumettre à un souverain qui peut faire régner la loi et le protéger de la crainte permanente de la mort violente, même si cela implique de céder une grande partie de ses libertés.
e) Enfin, pour ceux qui attendent de la loi qu’elle garantisse leur liberté, une loi juste est naturellement celle qui assure les libertés individuelles. Montesquieu préconise la séparation des pouvoirs pour limiter le pouvoir, sachant que le pouvoir est tenté d’abuser. Cela étant le seul moyen de garantir la sûreté et les libertés individuelles.
Mais en pratique, un certain nombre de lois jugées liberticides, inégalitaires ou immorales ont souvent été contestées de manière légitime. Il convient donc d’examiner maintenant pourquoi il peut être justifié de désobéir à la loi.
II. Ce qu’est une loi juste
a) Pour comprendre pourquoi il est parfois nécessaire de désobéir à la loi, il faut d’abord distinguer ce qui est légal de ce qui est légitime. Ce qui est légal est conforme à la loi appliquée par la justice institutionnelle. Ce qui est légitime est fondé en raison, au regard de valeurs profondes et universelles qui relèvent cette fois-ci de la justice sentimentale. Il arrive que ces deux notions entrent en contradiction. Par exemple, en temps de guerre, il n’est pas légal de déserter, mais cela devient légitime si ton armée commet des crimes contre l’humanité.
b) Il est donc légitime de désobéir à la loi au nom d’un principe supérieur qui relèverait d’une justice idéale, complexe et difficilement définissable, plus pressentie que pensable. C’est ce principe supérieur qu’esquisse la constitution qui garantit les droits fondamentaux imprescriptibles et naturels de l’Homme : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. Ce droit de résistance à l’oppression implique que, lorsque la loi est liberticide, inégalitaire, insécurisante, abusive ou immorale, nous nous devons de la contester. On ne peut qu’être reconnaissant envers Rosa Parks, la femme qui a dit non ! en 1955 en temps de ségrégation aux États-Unis, lorsqu’on lui a demandé de céder sa place à un blanc dans un bus, ou encore Nelson Mandela qui a lutté contre l’apartheid mis en place en Afrique du Sud en 1948, pour leur courage. Cela implique une certaine dose de courage.
c) Ainsi, désobéir à la loi relève également de notre devoir d’hommes et de femmes. En tant qu’hommes et femmes, nous devons pouvoir donner notre accord aux lois qui nous sont proposées. Ou faire l’usage de notre raison, d’oser savoir, comme le disait Kant, afin d’éviter d’être instrumentalisé par les autorités au pouvoir. Pour appliquer une loi, il faut donc y consentir. On ne peut se soumettre à une loi que l’on juge injuste. C’est pourquoi Henry David Thoreau (1817-1862) a refusé de payer ses impôts à un État qui pratique l’esclavage et fait la guerre au Mexique, créant ainsi la théorie de la désobéissance civile. C’est dans cet esprit que Gandhi dira plus tard : « Renoncer à la désobéissance c’est mettre la conscience en prison », ou Martin Luther King : « Chacun a la responsabilité morale de désobéir aux lois injustes ». Dans ce cas, le fait de désobéir devient constitutif de notre humanité.
Maintenant, si nous pouvons considérer comme légitimes les actes de José Bové et de ses militants qui ont détruit des champs de maïs élevés aux OGM pour alerter sur les risques sanitaires de la malbouffe, ou encore la démarche de Gandhi ou de Martin Luther King adeptes de la non-violence, nous devons nous poser la question de savoir si l’opposition à la justice institutionnelle est efficace et si une telle opposition généralisée est envisageable. Dans ce cas, la contestation n’est-elle pas soumise à certaines conditions ? Nous allons maintenant voir dans quelle mesure le sentiment de justice conditionne le progrès de la justice institutionnelle.
III. COMMENT LE SENTIMENT DE JUSTICE INFLUENCE LA PROGRESSION DE LA JUSTICE INSTITUTIONNELLE
a) Le droit humain est imparfait. Bien qu’il soit le socle de la Justice humaine, il est limité et entre parfois en conflit avec nos aspirations à l’égalité, la liberté ou la dignité, ainsi qu’avec notre quête de justice. Actuellement, 46 pays dans le monde ne disposent pas de lois pour protéger les femmes en cas de violences conjugales, tandis qu’en 1802, Napoléon a rétabli l’esclavage dans les colonies françaises.
b) Cependant, si la Justice institutionnelle est limitée, elle est également le produit d’une époque et s’inscrit dans un contexte particulier. Platon, par exemple, considérait que la Justice était ce qui permettait de maintenir l’ordre parfait dans la cité. Cette vision de la justice était liée à la culture athénienne de son époque et à son milieu aristocratique, qui accordait une grande importance à la stabilité. Pour lui, la Justice devait unifier le divers, le multiple et rassembler les citoyens. Il faut préciser que sa pensée a émergé dans un système autarcique qui ne tarderait pas à évoluer vers plus d’ouverture. Dans un tel système, le mode de communication avec l’étranger se limitait souvent à la guerre. Pour faire face à un ennemi potentiel, mieux vaut être soudés ou armés, selon les cas.
Platon serait probablement effrayé par l’individualisme du capitalisme et les revendications égalitaires portées par les idéaux démocratiques qui ont plus d’écho dans l’esprit des Lumières. Les Lumières étaient un mouvement philosophique qui visait à inciter les gens à faire usage de leur raison pour sortir de l’obscurantisme. Leurs idées ont été propagées grâce aux journaux et ont abouti à la Révolution Française de 1789. Ces penseurs ont également théorisé la perfectibilité de la justice et pensé qu’elle pouvait progresser.
c) La Justice est perfectible. Dans “Qu’est-ce que les lumières”, Kant croit en le progrès des Hommes et donc de la justice. Il affirme que “les Hommes se mettent d’eux-mêmes en peine peu à peu de sortir de la grossièreté, si seulement on ne s’évertue pas à les y maintenir”. Pour lui, l’avènement d’une justice institutionnelle en accord avec le sentiment de justice passerait par la diffusion des Lumières au sein de la population.
d) La justice avance en expérimentant ses limites et ses contradictions. Hegel considère que la justice progresse par l’expérience, des mouvements opposés qui mènent à une synthèse. Ce sont par leurs tentatives et leurs échecs que les philosophes et juristes améliorent le droit positif afin de le rapprocher d’une meilleure justice. De la même manière, le dialogue entre la philosophie et la justice peut nous mener vers une forme de progrès. La théorie de la banalité du mal d’Hannah Arendt, issue de son étude du cas Eichmann, peut nous inciter à utiliser davantage notre pensée durant les temps sombres de la société et peut-être éviter de sombrer dans l’inhumanité. Au cours du procès d’Eichmann, le criminel de guerre nazi, la philosophe a déduit qu’il est banal de commettre le mal et que cela résulte d’un vide de pensée.
La justice universelle entre souvent en conflit avec les institutions de la justice qui sont propres à chaque pays. Bien que la justice soit imparfaite, elle est la meilleure institution actuelle pour garantir l’ordre social. Cependant, dans certaines situations où nos droits fondamentaux sont bafoués, la désobéissance civile peut s’imposer. Elle doit relever d’une démarche collective, viser le changement du droit, procéder sans violence, et l’auteur de cette désobéissance doit en assumer la responsabilité et les peines encourues. La justice est imparfaite, singulière et changeante, mais elle reste perfectible. Le moteur et les avancements de cette institution sont notre besoin de justesse qui nous pousse parfois à la désobéissance.
Nous avons terminé notre vidéo sur la justice. Cependant, avant de nous quitter, nous avons reçu une demande pour récapituler les idées présentées. Vous pouvez mettre en pause pour lire attentivement ce résumé.
Tout d’abord, nous avons défini la justice et distingué le sentiment de justice de la justice institutionnelle. Nous avons posé une problématique : comment la justice institutionnelle pourrait-elle éviter de s’opposer à la justice intime universelle ? Nous avons également soulevé un enjeu important : réfléchir à l’évolution de notre société vers une société pacifique.
Nous avons ensuite discuté de ce qu’est une loi juste, soulignant qu’une loi inscrite dans un code est considérée comme juste, qu’une loi juste doit tenir compte de l’égalité, qu’elle ne doit pas contredire la morale et qu’elle doit garantir la sécurité et les libertés individuelles.
Nous avons également abordé la désobéissance à la loi, en faisant une distinction entre ce qui est légal et légitime. Nous avons souligné la nécessité de désobéir légitimement au nom d’une justice idéale, en citant les droits fondamentaux dans la Constitution, Gandhi, Rosa Parks et Nelson Mandela. Nous avons également rappelé le devoir de la désobéissance civile selon Kant et la devise des Lumières “Aude Sapere”, ainsi que la théorie de la désobéissance civile de Henry David Thoreau, Gandhi et Martin Luther King.
Enfin, nous avons abordé la question de la relation entre le sentiment de justice et la justice institutionnelle. Nous avons souligné l’imperfection du droit humain, en citant l’absence de lois protégeant les femmes des violences conjugales dans 46 pays et Napoléon rétablissant l’esclavage. Nous avons souligné que la justice est le produit d’une époque et d’un lieu déterminé, en citant les réflexions de Platon sur l’individualisme engendré par le capitalisme et la démocratie et l’esprit des Lumières. Nous avons également évoqué la perfectibilité de la justice selon Kant et la façon dont la justice avance en expérimentant ses limites et ses contradictions selon Hegel. Nous avons terminé en évoquant la théorie de la banalité du mal d‘Hannah Arendt.
En conclusion, bien que le respect des lois garantisse l’ordre social, nous avons souligné que la désobéissance civile s’impose lorsque la justice laisse perdurer des situations inégalitaires, discriminantes ou perpétrant des crimes contre l’humanité. La justice reste imparfaite, singulière et changeante, mais elle demeure perfectible grâce à notre besoin de justesse qui nous pousse parfois à la désobéissance.
III. Pourquoi il faut parfois désobéir à la loi
Il faut d’abord distinguer le légal (conforme à la loi appliquée par l’institution) du légitime (fondé en raison, au regard de valeurs universelles qui relèvent du sentiment de justice). Les deux entrent parfois en contradiction : déserter n’est pas légal, mais devient légitime si son armée commet des crimes contre l’humanité. Il est donc légitime de désobéir au nom d’un principe supérieur, celui qu’esquisse la Déclaration des droits de l’homme avec ses droits naturels et imprescriptibles : liberté, propriété, sûreté et résistance à l’oppression. Rosa Parks en 1955, Nelson Mandela contre l’apartheid : cela demande du courage.
Désobéir relève même de notre devoir : pour appliquer une loi, il faut y consentir, faire usage de sa raison, « sapere aude », oser savoir, disait Kant, pour ne pas être instrumentalisé par le pouvoir. C’est dans cet esprit que Thoreau refuse de payer ses impôts à un État esclavagiste en guerre contre le Mexique et fonde la théorie de la désobéissance civile, que reprendront Gandhi (« renoncer à la désobéissance, c’est mettre la conscience en prison ») et Martin Luther King. Mais obtient-on quelque chose en s’opposant à l’institution, et comment concevoir un État où chacun contesterait à tout va ? La contestation est soumise à des conditions, que la vidéo détaille dans sa conclusion.
IV. Le sentiment de justice fait progresser la justice institutionnelle
Le droit humain est imparfait et entre en conflit avec nos aspirations à l’égalité, à la liberté et à la dignité : de nombreux pays ne protègent pas les femmes contre les violences conjugales, et Napoléon a rétabli l’esclavage dans les colonies en 1802. La justice institution est aussi le produit d’une époque et d’un lieu : pour Platon, elle maintient l’ordre parfait de la cité et unifie le divers, vision liée à la culture athénienne et à son milieu aristocratique, soucieux de stabilité face à l’ennemi. Il vivrait avec effroi l’individualisme et les revendications égalitaires portées par les Lumières.
Mais la justice est perfectible. Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, Kant croit au progrès des hommes et donc de la justice : son avènement passe par la diffusion des Lumières chez les citoyens comme chez les dirigeants. Pour Hegel, la justice progresse par l’expérience de ses limites et de ses contradictions, dans un mouvement dialectique où tentatives et échecs améliorent le droit positif. Et le dialogue entre philosophie et justice fait avancer les deux : la banalité du mal d’Hannah Arendt, tirée du procès Eichmann, fonctionnaire médiocre exécutant les ordres dans un vide de pensée, nous incite à penser davantage dans les temps sombres. La vidéo se termine par un récapitulatif complet du plan ; la fiche de la notion et le quiz sont dans l’application.
Les notions voisines
La justice dialogue avec l’État (Hobbes, Montesquieu), le devoir (Kant) et la liberté (résistance à l’oppression).
▶ L’État – Notion au programme du bac de philosophie
▶ Le Devoir – La notion en philosophie
▶ La Liberté – Notion au programme du bac de philosophieQuestions fréquentes
Quelle différence entre légal et légitime ?
Le légal est conforme à la loi en vigueur ; le légitime est fondé en raison, au regard de valeurs universelles. Une loi peut être légale sans être légitime (lois ségrégationnistes), et un acte illégal peut être légitime (la désobéissance civile).
Quelles sont les trois formes de justice selon Aristote ?
La justice commutative (échanges équitables, égalité arithmétique), la justice distributive (répartition selon le mérite, égalité géométrique) et la justice corrective (sanction proportionnée à la faute).
Qu’est-ce que la désobéissance civile ?
Théorisée par Thoreau, c’est le refus public, collectif et non violent d’obéir à une loi jugée injuste, en vue de la faire changer, en assumant les sanctions encourues. Gandhi et Martin Luther King l’ont mise en pratique.
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