Commentaire d’Une Charogne de Baudelaire

Une charogne, Les fleurs du mal, 1857, Baudelaire, XXIX

Résumé de l’analyse

Une Charogne est un poème des Fleurs du mal qui évoque une promenade du poète avec sa bien-aimée durant laquelle ils croisent une charogne, le cadavre d’un animal en décomposition. À partir de cette charogne, Baudelaire évoque de nombreux thèmes : la beauté qui réside en toute chose, la vie qui jaillit de la mort, la mort de l’amour ou encore l’activité artistique qui fait resplendir la beauté derrière toute chose.

Ce commentaire composé te permet de mieux comprendre et analyser le poème Une Charogne dans le cadre du parcours alchimie poétique. Par ce poème, le poète transforme la boue en or, il fait rejaillir la beauté derrière une charogne et un amour qui s’éteint. Pour autant, son amertume envers sa maîtresse n’est pas encore pleinement digérée.

Bonne lecture!

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d’un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique2,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique

Son ventre plein d’exhalaisons3.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,

Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande Nature

Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe

Comme une fleur s’épanouir.

La puanteur était si forte, que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride4,

D’où sortaient de noirs bataillons

De larves, qui coulaient comme un épais liquide

Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague

Ou s’élançait en pétillant

On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,

Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,

Comme l’eau courante et le vent,

Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique

Agite et tourne dans son van5.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,

Une ébauche lente à venir

Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève

Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète

Nous regardait d’un œil fâché,

Épiant le moment de reprendre au squelette

Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

A cette horrible infection,

Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,

Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine6

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés

1. Charogne : Corps de bête morte

2. Lubrique : Attirée par les plaisirs charnels

3. Exhalaisons : Odeurs qui sortent d’un corps

4. Putride : Qui est en cours de décomposition

5. Van : Panier large et plat permettant de trier et de nettoyer les grains de blé

6. Vermine : Parasites, insectes ou personnes méprisables

Commentaire composé

De nombreux poètes considèrent être des visionnaires, des hommes qui peuvent déceler des vérités cachées derrière les apparences, la beauté derrière le vulgaire. C’était le cas de Rimbaud, qui, par ses Illuminations voulait révéler le monde à ses lecteurs ; c’était aussi le cas de Baudelaire. Homme du XIXe siècle, poète original, au carrefour du Romantisme et du Parnasse, dont la plume inspirera les Symbolistes. Personnage mélancolique, suicidaire, perçu comme un débauché, il cherchait à transformer, sublimer, sa mélancolie en Beauté. Ainsi, dans son recueil Les Fleurs du mal, publié en 1857, il fait de nombreuses références au Spleen, un sentiment de mal-être sans cause apparente, spleen qui s’acoquine avec la Beauté pour lui permettre de se rapprocher de l’Idéal, si dur à effleurer. Ce recueil fut condamné pour outrage à la morale publique et plusieurs de ses poèmes en furent retirés. Une Charogne ne fait pas partie de ces poèmes, pourtant nous verrons que s’y glissent des références qui auraient pu être perçues comme indécentes. Cette œuvre évoque le souvenir d’une promenade en forêt, entre Baudelaire et sa bien-aimée, durant laquelle ils croisèrent une charogne qui plongea le poète dans une réflexion sur la mort et la laideur. Comment l’artiste transforme-t-il la laideur humaine et naturelle en une beauté éternelle ? Après avoir observé l’assimilation de la charogne à la vie, nous analyserons le lyrisme ironique du poème avant d’évoquer ses réflexions concernant son activité créatrice.

Le poète fait de la décomposition de la charogne une étape qui permet la renaissance de la vie. Si les références à la mort sont crues, c’est pour mieux l’insérer dans le cycle de la nature.

Des termes péjoratifs sont associés à la charogne ; elle est infâme (v. 3), horrible (v. 38). Les différentes phases de sa décomposition sont présentées avec minutie : d’abord brûlante et suante de poisons (v. 6) -donc tout juste morte- elle pourrit (v.9) pour devenir une carcasse (v. 13), un squelette (v. 35) et enfin des ossements (v. 44). Plusieurs sens sont employés pour la décrire : la vue (grâce aux termes vus précédemment) et l’odorat : exhalaisons (v. 8), putride (v. 17), puanteur (v. 15). Cette précision et cet emploi de la vue et de l’odorat nous en offrent une image très précise, rendant la scène vivace : c’est une ekphrasis1.

Ces précisions insèrent la charogne dans le cycle de la nature. Tout d’abord, elle est aperçue lors d’une promenade, décrite à la première strophe. Le poète fait référence à l’eau, au vent (v. 26) et à la terre (vers 43), on pourrait même associer les exhalaisons à l’élément feu. Baudelaire est ainsi entouré des quatre éléments traditionnels de l’alchimie : l’eau, le feu, l’air et la terre. Cette charogne est rendue à la nature qui s’en nourrit. On le constate par l’hyperbole2 du vers 11 « rendre au centuple à la grande Nature ». Le soleil, généralement associé à la vie, s’occupe ici de la cuire (comparaison v. 9 et 10), afin de la préparer à être ingérée par les animaux. Ceux-ci sont très présents : tour à tour mouches (v. 17), larves (v. 19) puis chienne (v. 33) viennent s’en repaître (nourrir). Pour rendre plus impressionnante cette vie qui se nourrit de la mort, l’auteur, par une métaphore3, assimile les larves à un bataillon (vers 18). À la sixième strophe, vers 21 à 24, le poète rend la vie à cette charogne : par l’action des insectes charognards, le corps s’enfle d’un souffle vague (v. 23), descend et monte. Il semble par cette strophe faire des références à l’acte sexuel, source de vie : les larves montent et descendent, le corps s’enfle et crée des vies multiples (v. 24), les larves – blanches – coulent comme un épais liquide : la semence masculine ?

Ainsi une description qui paraît horrible devient une source de vie, par l’action de la nature et sous la plume du poète. De même, il peut transformer une belle scène en terrible offensive.

Par un lyrisme ironique, le poète rend un hommage à sa bien-aimée en l’associant à une charogne et produit un memento mori4 qui annonce la fin de leur amour.

À première vue, bien que le poème concerne principalement une charogne, le poète en profite pour rendre hommage à sa compagne. Il emploie des superlatifs5, elle est « mon âme », vers 1, la reine des grâces (v. 41) ; le poème lui est adressé dès le premier hémistiche6 : « Rappelez-vous », il lui déclame son affection par des interjections, qui commencent par des « ô » v. 41 et 45 et sa passion s’exprime par des points d’exclamation aux vers 40 et 45. Par un parallélisme7 au vers 39, il la fait briller de jour comme de nuit (elle est son soleil et son étoile). Il est donc particulièrement lyrique. Cependant, un premier élément étonne. Il associe bien le « je » au « tu », ce qui correspond à l’adresse lyrique des poèmes d’amour mais il inverse cette tradition. Habituellement, le « je » et le « tu » sont d’abord séparés, puis le poète les associe en un « nous » qui exprime leur union. Ici, ils sont d’abord « nous » au vers 1, puis il sépare le « tu » et le « je ». À part au premier vers, seul le vers 45 les associe, par un article possessif : « ma », qui donne l’impression qu’il cherche à la posséder plus qu’à l’aimer. Ainsi, une distance se forme entre le poète et sa bien-aimée.

En revanche, il semble associer la charogne à cette femme. Cette charogne a les caractéristiques d’une femme sensuelle. Le poète compare sa position à celle d’une « femme lubrique » (vers 5). Par une métaphore3, il compare le sol où se trouve la charogne à un lit (v. 4), la charogne « ouvre son ventre », offre donc l’accès à son corps (v 7 et 8) et nous avons déjà constaté l’épais liquide des larves, vers 19, le « long de ces vivants haillons ». Cette charogne féminine et lubrique pourrait être une représentation, peu agréable, de celle qui lui tient compagnie. Cela se confirme par plusieurs rimes, par lesquels il donne des connotations péjoratives à sa compagne : « mon âme » rime avec « infâme » (v. 1 et 3), « reine des grâces » est lié à « grasse » (v. 41 et 43). Il emploie des diérèses8 aux sons désagréables dans des passages qui la concerne : « épanouir/évanouir » v. 14 et 16, « infection/passion » vers 38 et 40. Ainsi, son lyrisme cache de l’ironie.

De même, le memento mori est plus qu’un rappel classique de la mort afin de profiter de la vie. Dans une charogne, la mort, sale, est associée à leur amour. Ici, la mort n’est pas belle, elle est une charogne. Cette charogne, après sa mort, sera une ordure (v. 37), elle va moisir (v. 44) et sera dévorée par la vermine (v. 45). On peut émettre l’hypothèse que la mort représente la fin de leur amour, à laquelle il se prépare. La vermine va la « manger de baisers » (v.46). Cette vermine peut être une métonymie9 pour évoquer les futurs amants de sa maîtresse. Leur amour sera décomposé (v. 48), une association étonnante pour finir le poème, presque un oxymore10.

Ainsi, ce qui paraît être un poème lyrique autour d’une balade champêtre révèle une ironie grinçante alors que le poète semble se préparer à la décomposition de son amour. Pourtant, Baudelaire par sa plume, peut offrir une beauté éternelle à toute chose, même cette relation condamnée. Il transcende la charogne et l’amour par son activité créatrice.

Le poète peut embellir la charogne. Il lui offre un beau cadre, un matin d’été doux (v. 3), il lui offre un lit, comme on offrirait une sépulture (une belle tombe) à un proche (v. 4). Par un oxymore10, il en fait une « carcasse superbe », qui est comparée à une fleur qui s’épanouit (V. 14). Le corps pétille (vers 22 à 23) et nous avons constaté, surtout, que la charogne permet à la nature de se renouveler et de créer une nouvelle vie. De même, il embellit la charogne de son amour : alors qu’il pense la relation vouée à l’échec, il offre du lyrisme à sa belle. Mieux encore, l’art la rend éternelle.

La strophe huit est une évocation de l’activité artistique, c’est une métaphore du peintre. S’y trouve le champ lexical de la peinture : « ébauche », « toile », « artiste », « formes ». Celui-ci, par ses souvenirs, trace les formes qui s’effacent. Baudelaire exprime ainsi l’idée que l’art et surtout le génie de l’artiste permettent de transcender l’effacement de la vie, car il rend aux choses leur forme originelle. Il fait même mieux. Au vers 47 et 48, il exprime : « j’ai gardé la forme et l’essence divine de mes amours décomposés ». Se faisant, il montre que l’art n’est pas seulement la conservation des formes, l’art conserve l’essence, l’âme des choses, et les transcende : ainsi l’essence d’un amour, même décomposé, devient divine. Le poète met aussi le monde en musique : à la 7e strophe, il évoque l’ensemble des sons de la nature et d’un homme qui vit proche de la nature, un vanneur11. Quand il évoque le « mouvement rythmique » de celui-ci, il est possible que ce soit en référence à ses propres créations : la poésie fait rejaillir la musique du monde. De même que le vanneur, dans son van, nettoie le blé, le poète nettoie le monde de sa laideur et en sélectionne le meilleur grain.

Ainsi, Baudelaire évoque des éléments laids : une charogne, un amour qui s’évapore, une femme qu’il juge cynique, la mort. Mais il leur confère de la beauté : le rythme et la musicalité de la poésie, les analogies qui vont jaillir vie et beauté de la charogne et qui ne conservent que l’essence divine d’échecs consommés. Baudelaire, aux prises à un certain Spleen, par la Beauté, cherche à le transformer dans sa quête d’Idéal ; C’est dans un état de profonde détresse que le poète peut voir la beauté présente en toute chose, et c’est en observant cette beauté que le poète peut se rapprocher de la perfection.

1. Ekphrasis : description précise et très détaillée qui cherche à rendre vivace le sujet.

2. Hyperbole : Elle consiste à exagérer l’expression d’une idée ou d’un sentiment.

3. Métaphore : Une Mise en relation d’un comparé et d’un comparant sans outil de comparaison.

4. Memento Mori : en latin, signifie littéralement : « souviens-toi la mort », c’est-à-dire : n’oublie pas que tout peut finir bientôt, y compris ta propre vie. Un memento mori est une œuvre qui rappelle notre mortalité.

5. Superlatif : des mots ou expressions qui servent à placer une personne ou un acte au-dessus du reste (exemple : «Nul n’a jamais été aussi fort»).

6. Hémistiche : une moitié d’un vers avec césure. Exemple : Le roseau qui frémit , au bord d’une onde pure (Chateaubriand Invocation) 1er hémistiche 2e hémistiche

7. Parallélisme : Répétition de la même construction de phrase entre deux parties de phrase, deux phrases ou deux vers.

8. Diérèse : Dans une œuvre en vers, une diérèse consiste à prononcer en deux syllabes ce qui se lirait normalement en une seule. Exemple : prononcer pa-ssion pas-si-on, na-tion na-ti-on.

9. Métonymie : Figure de style par laquelle le comparant prend la place du comparé dans une phrase.

10. Oxymore : Rapprochement de deux termes opposés afin de créer une nouvelle idée, étonnante.

11. Vanneur : la personne qui vanne le grain, c’est-à-dire qui le passe dans son van afin de le nettoyer et de conserver les meilleurs grains.

Crédits

Analyse : Tanguy Gaudeul

Illustration : Etalage de gibier mort, Weenix, Jan-Baptist , Peintre, Entre 1621 et 1661, Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris. Copyright CC0

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